Le jargon du non

Madame, Monsieur,

Vous recrutez un(e) chargé(e) de réponse négative au sein de la direction des ressources humaines de la filiale de votre société, elle-même prestataire d’une très grosse entreprise.
Par chance, forte d’une expérience de 2 ans en tant que chômeuse, je suis l’auteure d’une thèse sur les réponses négatives. Je me suis spécialisée dans ce domaine et je suis la candidate qu’il vous faut.

Plus sérieusement, essayez de vous mettre dans la peau d’un recruteur. Vous pensez que c’est facile d’envoyer bouler un candidat innocent ? Hein ? Pour des raisons éthiques, une lettre de refus est aussi difficile à rédiger qu’une lettre de motivation. Elle se compose d’étapes, de marches qu’il convient de respecter, et requiert un savoir-faire d’antan qui hélas ! se perd.

Voilà pourquoi les réponses négatives sont en voie de disparition. Elles n’existent pas, elles ne font que survivre, aux prises avec des salariés (ou des robots) pas toujours très futés.

En France, on en trouve encore dans quelques PME, plus particulièrement en milieu tempéré dans une atmosphère pas trop délétère. Elles sont fonction du nombre d’employés du service RH, de leur humeur, de la météo, quand l’âge du capitaine n’entre pas en ligne de compte.
Elles sont envoyées aux candidats potentiels selon des codes séculaires.
Des codes que j’ai sagement appris et intégrés lors de mon expérience de demandeuse d’emploi. Et aujourd’hui, j’ai la largesse de vous en faire profiter.

Une bonne réponse négative se donne en 4 étapes.

1) L’accusé de réception

Expression de reconnaissance : « dans les meilleurs délais ».

Plus connue sous son nom latin hypocritus sournoisis, il s’agit de la forme la plus moderne de la réponse négative. Le plus souvent automatique, elle prévient seulement le candidat que le robot a bien pris note, mais qu’il ne va pas trop se mouiller parce qu’il risque de rouiller.
Tout d’abord sobre, l’accusé de réception a suivi le chemin de l’évolution et a été remanié afin de servir au plus près les intérêts des recruteurs.

Au début, on avait des formulations neutres mais porteuses de promesses :

-Nous avons bien reçu votre réponse à l’annonce ci-dessus référencée et nous allons l’étudier.

-Nous sommes actuellement en cours d’étude de votre dossier et nous nous rapprocherons de vous d’ici deux à trois semaines.

-Nos chargés de recrutement vont étudier votre dossier.

-Votre candidature sera soigneusement étudiée et au cas où elle correspond aux critères d’un de nos postes vacants, nous vous contacterons dans les meilleurs délais.

-Si votre profil retient notre attention, nous vous contacterons dans les meilleurs délais afin d’échanger avec vous sur vos motivations et votre parcours professionnel.

Des promesses qui, sur la fin, sont programmées pour claquer brutalement au nez des candidats. Voyez déjà les prémices du « non » :

-Vous voudrez bien considérer que, sans réponse de notre part d’ici un mois, aucune suite favorable ne sera donnée à votre candidature.

-Si vous ne recevez pas de réponse de notre part sous 8 jours, vous pourrez considérer que, malgré tout l’intérêt que présente votre profil, il ne correspond pas à nos besoins sexuels actuels. Le présent courriel, passé ce délai, tiendra alors lieu de réponse négative.

-Dans le cas contraire, veuillez considérer, Madame, Monsieur, que nous sommes dans l’incapacité de donner une suite favorable à votre candidature.

-Au cas où vous n’auriez pas de nouvelles de nous au bout de 4 semaines, nous vous prions d’appeler la police de bien vouloir considérer que votre candidature n’aura malheureusement pas été retenue.

Certains accusés de réception brûlent les étapes et frôlent l’agressivité :

-Durant la procédure de recrutement, nous vous serions reconnaissants de bien vouloir ne pas nous contacter.

2) Le refus

Expression de reconnaissance : « Suite favorable » souvent précédé de : « Malgré son intérêt ».

La deuxième étape de la réponse négative, c’est la réponse négative en elle-même (les 3) et 4) ne sont que fioritures, embellissements). Notons que la plupart du temps, les RH se limitent à l’accusé de réception, qui, polyvalent, remplit la mission du refus.

Cela dit, quand il existe, voici comment il se présente :

Le refus est extrêmement simple à formuler. Il convient de piocher dans un patchwork de termes barbares qui ne servent qu’un seul but : celui de la réponse négative (vous avez déjà croisé : « Nous ne pouvons y donner une suite favorable » en-dehors du contexte d’une réponse négative ??), et il suffit de les assembler selon son bon vouloir.

-Nous avons examiné votre parcours et vos motivations avec attention. Néanmoins, nous ne pouvons donner une suite favorable à votre candidature, votre profil ne correspondant pas exactement à celui que nous recherchons pour ce poste.

-Malgré la qualité de votre candidature, je regrette de ne pouvoir y donner une suite favorable.

-J’ai le regret de vous faire savoir que votre candidature n’a pas été retenue.

-Malgré sa qualité et son intérêt, votre profil ne correspond pas à nos attentes.

On peut y glisser plus ou moins de détails, pour satisfaire la curiosité maladive du candidat déçu :

Soit l’explication technique :

-Après une étude attentive de votre curriculum vitae, je suis au regret de ne pas pouvoir lui réserver une suite favorable, en effet comme indiqué dans l’annonce nous privilégions les candidats ayant également une formation en slovéno-papou et une licence d’informatique appliquée à l’agriculture moldave. (bon, là j’ai trafiqué un peu, mais c’est l’idée).

Soit la justification parfaitement déloyale et pas classe  :

– Cependant, nous regrettons de ne pouvoir retenir votre dossier : malgré les qualités qu’il présente, d’autres candidatures nous paraissent mieux convenir à ce jour au profil que nous recherchons.

Certains recruteurs font preuve d’une furieuse empathie, se justifient à outrance, et s’excuseraient presque à genoux :

-Malgré son intérêt et sa qualité nous ne pouvons y donner suite pour le moment. Nous avons du faire des choix, souvent difficiles en raison de la grande valeur de la plupart des candidats, parfois même des choix arbitraires car nous n’étions pas préparés à recevoir et traiter plusieurs centaines de candidatures pour le poste que nous avons proposé.Voyez comme je pleure, voyez comme je meurs. Ahhh Roméo, pourquoi es-tu Roméo ?Ah! ne puis-je savoir, si j’aime ou si je hais ? Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends. (A un moment, j’ai continué à sa place, je ne vous dis pas quand).

La suite demain 🙂

Madame, Monsieur,

Vous recrutez un(e) chargé(e) de réponse négative au sein de la direction des ressources humaines de la filiale de votre société elle-même prestataire d’une très grosse entreprise.
Par chance, forte d’une expérience de 2 ans en tant que chômeuse, je suis l’auteure d’une thèse sur les réponses négatives. Je me suis spécialisée dans ce domaine et je suis la candidate qu’il vous faut.
Les réponses négatives sont en voie de disparition. En France, on en trouve encore dans quelques PME, plus particulièrement en milieu tempéré dans une atmosphère pas trop délétère. Elles sont fonction du nombre d’employés du service RH, de leur humeur, de la météo, quand l’âge du capitaine n’entre pas en ligne de compte.
Quand elles existent, les réponses négatives sont envoyées aux candidats potentiels selon des codes séculaires.
Une bonne réponse négative se donne en 4 étapes.

1) L’accusé de réception

Expression de reconnaissance : « dans les meilleurs délais ».

Plus connue sous son nom latin « hypocritus sournoisis », il s’agit de la forme la plus moderne de la réponse négative. Le plus souvent automatique, elle prévient seulement le candidat que le robot a bien pris note, mais qu’il ne va pas trop se mouiller parce qu’il risque de rouiller.
Tout d’abord sobre, l’accusé de réception a suivi le chemin de l’évolution et a été remanié afin de servir au plus près les intérêts des recruteurs.

Au début, on avait des formulations neutres mais porteuse de promesses :

-Nous avons bien reçu votre réponse à l’annonce ci-dessus référencée et nous allons l’étudier.
-Nous sommes actuellement en cours d’étude de votre dossier et nous nous rapprocherons de vous d’ici deux à trois semaines.
-Nos chargés de recrutement vont étudier votre dossier.
-Votre candidature sera soigneusement étudiée et au cas où elle correspond aux critères d’un de nos postes vacants, nous vous contacterons dans les meilleurs délais.
-Si votre profil retient notre attention, nous vous contacterons dans les meilleurs délais afin d’échanger avec vous sur vos motivations et votre parcours professionnel.

Des promesses qui, sur la fin, sont programmées pour claquer brutalement au nez des candidats. Voyez déjà les prémices du « non » :

-Vous voudrez bien considérer que, sans réponse de notre part d’ici un mois, aucune suite favorable ne sera donnée à votre candidature.
-Si vous ne recevez pas de réponse de notre part sous 8 jours, vous pourrez considérer que, malgré tout l’intérêt que présente votre profil, il ne correspond pas à nos besoins sexuels actuels. Le présent courriel, passé ce délai, tiendra alors lieu de réponse négative.

-Dans le cas contraire, veuillez considérer, Madame, Monsieur, que nous sommes dans l’incapacité de donner une suite favorable à votre candidature.
-Au cas où vous n’auriez pas de nouvelles de nous au bout de 4 semaines, nous vous prions d’appeler la police de bien vouloir considérer que votre candidature n’aura malheureusement pas été retenue.

Certains accusés de réception brûlent les étapes et frôlent l’agressivité :

-Durant la procédure de recrutement, nous vous serions reconnaissants de bien vouloir ne pas nous contacter.

Si vous m’embauchez, je vous promets de ne pas m’abandonner à de telles extrémités.

2) Le refus

Expression de reconnaissance : « Suite favorable » souvent précédé de : « Malgré son intérêt ».

La deuxième étape de la réponse négative, c’est la réponse négative en elle-même (les 3) et 4) ne sont que fioritures, embellissements).

Extrêmement simple à formuler. Il convient de piocher dans un patchwork de termes barbares qui ne servent qu’un seul but : celui de la réponse négative (vous avez déjà croisé « Nous ne pouvons y donner une suite favorable » en-dehors du contexte d’une réponse négative ??), et il suffit de les assembler selon son bon vouloir.

-Nous avons examiné votre parcours et vos motivations avec attention. Néanmoins, nous ne pouvons donner une suite favorable à votre candidature, votre profil ne correspondant pas exactement à celui que nous recherchons pour ce poste.
-Malgré la qualité de votre candidature, je regrette de ne pouvoir y donner une suite favorable.
-J’ai le regret de vous faire savoir que votre candidature n’a pas été retenue.
-Malgré sa qualité et son intérêt, votre profil ne correspond pas à nos attentes.

On peut y glisser plus ou moins de détails, pour satisfaire la curiosité maladive du candidat déçu :

Explication technique :
-Après une étude attentive de votre curriculum vitae, je suis au regret de ne pas pouvoir lui réserver une suite favorable, en effet comme indiqué dans l’annonce nous privilégions les candidats ayant également une formation en slovéno-papou et une licence d’informatique appliquée à l’agriculture moldave. (bon, là j’ai trafiqué un peu, mais c’est l’idée).

Justification faisant jouer la concurrence et parfaitement déloyale :
-Cependant, nous regrettons de ne pouvoir retenir votre dossier : malgré les qualités qu’il présente, d’autres candidatures nous paraissent mieux convenir à ce jour au profil que nous recherchons.

Certains recruteurs font preuve d’une furieuse empathie, se justifient à outrance, et s’excuseraient presque à genoux :

-Malgré son intérêt et sa qualité nous ne pouvons y donner suite pour le moment. Nous avons du faire des choix, souvent difficiles en raison de la grande valeur de la plupart des candidats, parfois même des choix arbitraires car nous n’étions pas préparés à recevoir et traiter plusieurs centaines de candidatures pour le poste que nous avons proposé. Voyez comme je pleure, voyez comme je meurs. Ahhh Roméo, pourquoi es-tu Roméo ?Ah! ne puis-je savoir, si j’aime ou si je hais ? Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends. » (A un moment, j’ai continué à sa place, je ne vous dis pas quand).

3) L’espoir

Expression de reconnaissance : « Si toutefois », suivi de près par : « Sauf avis contraire de votre part ».
Pour humaniser un peu leurs mauvaises manières et leur façon dépersonnalisée de nous envoyer sur les roses (je dirais même plus, dans les épines), les RH se permettent de nous faire rêver encore 5 minutes, à moins qu’il ne s’agisse d’une perversité de plus. Ils ajoutent à leur refus une ligne, disant quelque chose comme : « Si toutefois l’espoir était permis, nous vous proposons de conserver votre CV ».

Là encore, on peut s’amuser à le formuler de mille et une façons différentes :
– Néanmoins, sauf avis contraire de votre part, nous conserverons votre dossier afin de vous faire part de nouvelles opportunités correspondant à votre profil.
– Néanmoins et sauf avis contraire de votre part, nous conserverons votre candidature en vue d’une éventuelle collaboration.

– Nous vous proposons néanmoins de conserver votre curriculum vitae et ne manquerons pas de reprendre contact avec vous si une opportunité correspondant à votre profil devait se présentait dans un proche avenir.

Les recruteurs les plus zélés se permettent des promesses plutôt bien ficelées :

– En revanche, nos différentes structures étant amenées à évoluer et se renforcer à nouveau dans les mois prochains nous nous permettons, sauf avis contraire de votre part, de conserver votre candidature, afin de vous contacter le cas échéant. »

Je crois que le « Sauf avis contraire de votre part » est la partie que je préfère dans une réponse négative. C’est un morceau naïf, presqu’innocent. Il prend le candidat pour un cornichon fini, mais n’a pas l’air de s’en rendre compte. Nan mais c’est vrai, sauf avis contraire, genre nan nan, je postulais juste pour me faire plaisir parce que là je m’emmerde mais bosser, pfiou, pourquoi faire ? Surtout ne gardez pas mon CV, on ne sait jamais, des fois que vous me contactiez pour un poste…

4) Les encouragements
Expression de reconnaissance : « aboutiront ».
Là où le latin « hypocritus sournoisis » donne tout son sens à notre réponse négative, c’est la 4ème étape : celle du baratineur puissance terminale.
Celle où on se dit que même nous, avec nos « recevez toutes mes salutations de mes expressions distinguées et mes sentiments les plus cordialement meilleurs » à la fin de nos lettres de motivation, on est moins faux-culs.

Certains se la jouent sobres, modestes (encore passable) :

-J’espère que votre recherche aboutira rapidement.

-Je vous souhaite bonne chance dans vos recherches de candidats.

-Espérant que vos recherches aboutiront rapidement

-Vous remerciant encore d’avoir postulé, et vous souhaitant bonne chance dans vos recherches.

-Souhaitant que vos démarches aboutissent favorablement, nous vous adressons nos sincères salutations.

-Vous remerciant de l’intérêt que vous avez consacré à notre service, nous vous prions de croire, mademoiselle, en l’assurance de nos sentiments les meilleurs.

Y’en qui poussent le bouchon un peu loin :

-Nous vous souhaitons courage et succès dans la poursuite de vos recherches
-Nous vous remercions d’avoir marqué votre intérêt pour notre structure et
vous souhaitons le meilleur pour vos recherches en cours.
Mais quand l’écrasant glaive de la culpabilité et de Damoclès mêlés plane au-dessus de la tête compatissante d’un RH qui a raté sa vocation de Madame Soleil, on se retrouve avec :

Nous vous souhaitons une parfaite réussite dans vos recherches et sommes convaincus que vous trouverez un emploi conforme à vos aspirations.

Je vous laisse alors imaginer lequel de nous 2 est le plus con, et qui est le plus vaincu.

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3 commentaires pour Le jargon du non

  1. Amélie dit :

    Ça alors ! Je pensais justement hier : et si L’Emploi du siècle, c’était rédacteur de réponses négative? Je ne découvre ce billet que ce matin, et je découvre que je suis presque exaucée !

  2. Ping : Le jargon du non (suite et fin) |

  3. Marc dit :

    Tout à fait pertinent 😉

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